Nous donnons une seconde vie aux icônes

4 février 2022

atelier de restauration d'icones

Ce matin, comme d'habitude, dans l'atelier de restauration d’icônes, on lit le canon à saint André Roublev, le patron des iconographes. Pendant la lecture du canon, une aube tardive se lève et les silhouettes des maisons enneigées apparaissent de plus en plus clairement derrière la fenêtre. Il semble que ce soit la prière qui vainc l'obscurité et éveille la lumière. C'est ainsi que depuis 11 ans, avec la prière, les artisans de notre monastère découvrent la lumière des icônes qui est cachée par le temps, la suie et la pollution. Sur le bureau de Natalia, la responsable de l'atelier de restauration, on voit des photos avant/après. La photo "avant" montre des rizas endommagés, des fissures dans le panneau de bois, la perte de la couche picturale, parfois ce n’est qu’une planche sombre. La photo ‟après”, aux visages limineux, en devient d'autant plus surprenante.

Le travail d’un restaurateur

Natalia nous parle des particularités du travail d'un restaurateur d’icônes:

Le restaurateur est une profession qui a des spécialisations: restauration de tissus, de peintures, de céramiques. La restauration d'icônes est un travail vraiment minutieux, qui se compose de deux étapes principales: la conservation et la restauration. La conservation consiste à rétablir l'intégrité du tableau, à renforcer la couche picturale, à révéler la peinture, c'est-à-dire à éliminer les saletés de surface. On répare la base en tissu sur laquelle la peinture est appliquée; si les dégâts sont importants, on les répare à l'aide d'une pince, en collant le tissu millimètre par millimètre. Ensuite, on se prend au levkas, ou gesso, un apprêt blanc, mélange de craie et de colle, dont on couvre la planche avantl’écriture de l'icône: on élimine le décalage du levkas ou de la couche de peinture, aussi que les pollutions. Une fois l'icône nettoyée, la phase de restauration peut commencer: on détermine les couleurs et renouvelle la couche picturale de l'icône. Le travail s'achève généralement par l'application d'une couche protectrice de vernis, l'icône est ensuite placée dans un kiot ou un cadre. Nous restaurons les anciens kiots avec beaucoup de soin afin de préserver l'esprit de l'antiquité, les fissures, les vieilles serrures et les charnières. Nous aimons l'antiquité et nous vivons de cet amour.

createur du studio de restauration d'icones

Chaque icône est un mystère et vous essayez de le résoudre. C’est toujours une étude: il s’agit de déterminer l’école, l’époque, le type de pinceau, la manière de poser de la peinture, qui, à son tour, peut être de la tempera ou de la peinture à l'huile. Les restaurateurs sont des artisans. Nous ne pouvons pas montrer notre côté créatif comme les iconographes. Le travail du restaurateur consiste à préserver. Il y a des icônes qui ont des pertes très importantes, par exemple, la perte de la couche de peinture sur le visage, il faut donc s'adapter à l'auteur qui a peint cette icône, à son style d'écriture, à sa lumière. C'est un renoncement complet à soi-même en tant que personne créative. Cependant, le besoin de s'exprimer est compensé par le fait que vous voyez le résultat du travail et que vous vous rendez compte que votre effort, votre énergie et votre âme n'ont pas été dépensés en vain, que l'icône a été sauvée et ramenée à la vie. Cela apporte de la satisfaction.

Les spécialistes des musées utilisent les mêmes techniques et principes que nous pour restaurer les icônes, mais la tâche du restaurateur dans un musée est de montrer l’écriture de l’auteur. S’il est impossible de remettre un fragment de peinture détaché à sa place, le restaurateur peut le compenser en teintant l'endroit où le fragment est perdu. Les pertes seront visibles afin de préserver l’authenticité historique. Notre tâche est de restaurer l’intégrité de l’icône pour la personne qui prie. Si nous voyons des pertes sur le visage, nous devons faire correspondre avec précision la couleur et la technique d’application de la peinture, de sorte que l’image soit perçue dans son ensemble.

restauration d'une ancienne icon

Mon étape de travail préférée est le nettoyage, lorsque quelque chose d’étonnamment beau émerge du néant. Plus c’est sombre, plus c’est intéressant. Cela apporte de l’excitation, l’envie de partager la découverte. C'est le moment où nous nous réunissons tous pour partager cette joie.

Il faut aimer ce métier et en vivre. Il faut être patient, car à un certain stade de travail, il faut rester dans la même position pendant trois ou quatre heures. Parfois, on ne respire même pas, car une pièce d’or peut s’envoler à ce moment-là.

Le rôle du côté spirituel

Notre atelier a une atmosphère particulière. Quand nous avons travaillé dans l’enceinte du monastère, nous l’avons particulièrement ressenti: on s’approche de l’entrée et toutes les pensées qui grouillent dans la tête, toute l’agitation, restent dehors. On entre dans le monastère dans un état complètement différent, avec un sentiment de paix intérieure.

restauration d'une ancienne icone

La prière fait partie intégrante de notre travail, elle nous aide à surmonter la peur d’abîmer l’objet en cours de restauration. Chaque jour, nous lisons l’akathiste à saint Nicolas, un chapitre des Actes des Apôtres et l’Évangile – c’est notre règle de prière.

Si vous voulez vraiment quelque chose, si vous en rêvez, vous devez avoir la foi et alors Dieu vous aidera. Ce n’est pas la confiance en soi qu’il faut avoir, mais la confiance en Dieu qui est proche, qui nous entend, qui nous connaît. Nous devons Lui confier notre vie. La marraine de ma fille lui a un jour souhaité: ‟Que Dieu la conduit par la main, et qu’elle ne la retire pas”. Je trouve que c’est si bien dit: il faut confier notre main au Seigneur et Le suivre. Dieu nous a donné la possibilité de travailler ici. Nous ne pouvons rien faire sans Lui, nous sommes comme un pinceau dans Ses mains.

La rencontre avec l’icône

J'étais engagée dans la restauration de porcelaine et j'aimais beaucoup ça, − dit Natalia. – Mais une fois devant l’icône, j’ai compris que j’aimerais restaurer les icônes beaucoup plus. Pour moi, l’icône est d’une hauteur inaccessible, j’avais l’habitude de penser que seuls les moines pouvaient les écrire.

Un jour, à la cathédrale Saint-Esprit, j’ai demandé au prêtre la bénédiction pour restaurer de la porcelaine, puis j’ai ajouté: "Et des icônes". Il m’a béni. J’ai pensé: "Pourquoi ai-je dit ça?" Même aujourd’hui, je ne peux pas répondre à cette question. Peut-être ai-je exprimé un sentiment inconscient. Ce jour-là dans la cathédrale, les icônes m'ont beaucoup impressionnées, ainsi que tout l’office divin: les hymnes et l'odeur de l'encens ‒ mon cœur répondait à tout. Ce n'était pas la première fois que j'étais à un office, mais c'est probablement à ce moment-là que j’ai adhéré à l'Église consciemment. C'est là que mon amour pour les icônes est né, j'ai senti que je voulais m’en occuper, cela est devenu mon rêve.

cadre ancien

Je venais au monastère Sainte-Elisabeth et me promenais dans son enceinte; je me disais que les gens qui travaillaient là avaient beaucoup de chance. Un jour, j’ai parlé au père Serge Nezhbort, et nous avons vu que je pouvais moi aussi servir le monastère. J'avais une telle gratitude envers Dieu! Pour moi, c’était comme une récompense anticipée, j’étais résolue à faire de mon mieux.

C’est ainsi qu’il y a 11 ans, nous avons décidé d'essayer la restauration d'icônes (avant, on en a fait dans l’atelier d’iconographie). L'atelier emploie aujourd'hui cinq personnes, principalement celles qui ont été formées à l’iconographie par le père Serge Nezhbort et ont choisi ce domaine particulier ‒ la restauration d'icônes. Le père Serge est notre guide tant sur le plan artistique que spirituel. Nous coordonnons beaucoup de moments de travail avec lui. J’ai commencé à travailler dans l'atelier de restauration quand ma vie était en désordre, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. C'est à cette époque que le Seigneur m'a amené au monastère. J'ai mis mon rêve et mon espoir dans ce travail, le voyant comme une issue pour moi.

Projets de restauration intéressants

Derrière chaque icône, il y a toute une histoire; j'ai même eu l’idée de les écrire, car elles pourraient servir d’homélies. Par exemple, les histoires des icônes qui ont accompagné les soldats à la guerre sont impressionnantes. Cela peut être une lithographie, une icône imprimée, déjà toute froissée, mais pour son propriétaire elle a tellement de valeur qu'il veut la restaurer.

La plus ancienne icône restaurée dans notre atelier a été écrite au 17ème siècle. Le plus souvent, nous travaillons avec des icônes qui datent de la fin du XIXe siècle. En général, nous n'avons pas la tâche de déterminer la période exacte où l'icône a été écrite, notre tâche est de sauver l'icône. Mais, puisque nous sommes intéressés par ce sur quoi nous travaillons, nous étudions bien sûr les écoles de peinture d'icônes, les particularités d’une période, des matériaux utilisés, l'épaisseur du panneau et de la couche de gesso. Une telle étude est toujours intéressante pour un restaurateur, mais un examen précis est effectué dans un musée.

Nous avons travaillé sur l’icône du Christ ‟Seigneur de l’univers” avec laquelle on avait fait le tour de la maison pendant une incendie. Toutes les maisons ont brûlé, sauf celle-ci qui est restée intacte. Nous avons eu des icônes dont les histoires étaient liées à des souvenirs d'enfance ‒ les grands-mères et les grands-pères avaient prié devant elles. On nous apporte surtout de nombreuses icônes associées à la période post-révolutionnaire, quand on essayait de les sauver de la destruction, les ayant peintes en noir. Quand nous avons vu une telle icône, nous ne pouvions même pas dire de quel sujet il s'agissait. Le nettoyage se fait par fragments sous un microscope. C'est un processus qui prend beaucoup de temps, mais qui est aussi très intéressant. Nous avons donc découvert une image de la Vierge Marie la ‟Joie de tous les affligés” qui était si belle, avec des détails si fins, que tout le monde a été émerveillé.

icone ancienne

Une femme nous a apporté une icône qu'elle l'utilisait depuis longtemps comme planche à découper. Un jour, elle a vu un visage se manifester. Il y a beaucoup d'histoires de ce genre. Souvent, nos clients deviennent nos amis et nous continuons à communiquer avec eux, devenant ainsi une grande famille d'amateurs d’icônes.

Avant mon congé de maternité, tout le monde plaisantait en disant que j'allais passer directement de l'atelier à la maternité ‒ j'ai travaillé jusqu'à la dernière minute. J'avais un travail en cours que je devais achever. J'avais le sentiment que je n'irais pas à la maternité avant de l'avoir terminé. C'est ce qui s'est passé. Peu de temps après l'avoir achevé, mon Élisabeth est née. C'était une icône de sainte Parascève, on la prie pour la naissance des enfants, pour le bien-être de la famille. C'était une incroyable icône biélorusse de la fin du 17e siècle. Quand on nous l'a apportée, elle était recouverte de papier peint et exhalait un merveilleux parfum. Elle appartenait à une famille de paroissiens d’une église. Quand ils ont vu ce qui arrivait à l'icône, ils l'ont apportée au prêtre qui nous l'a remise. La restauration a été très longue. Nous avons fait le cadre de l'icône avec des perles, comme on le faisait traditionnellement au XVIIe siècle. C'était un travail énorme.

icone restauration atelier

Comment préserver une icône

Qu'est-ce qu'une icône ancienne? Il s'agit d’un panneau de bois sur lequel on a collé de la toile, puis on a appliqué du gesso et enfin de la peinture. Le gesso a été fait avec du miel et les peintures ‒ avec de l'émulsion d'œuf, tout était naturel. Toutes les couches sont dépendantes les unes des autres: si une partie de l'icône est "malade", toutes les autres en souffrent.

Ce qui détruit une icône, c'est surtout un changement soudain de température et d'humidité. Autrement dit, si une icône se trouve dans une cave froide et humide pendant 300 ans dans, elle y restera sans dommage. Mais, déplacée de là vers un environnement sec, ou déplacée d'une pièce chaude et sèche vers une pièce froide, elle commencera à se détruire.

Si, sous l’influence de l’humidité excessive, le panneau de bois a pris de l’expansion et que plus tard il a rétréci rapidement suite à un changement brusque de l’ambiance, la couche picturale sera endommagée, parce que des fissures apparaissent dans le panneau et que le toile se déchire.

reconstruction d'une icone

Les icônes qui se trouvent dans les églises non chauffés sont particulièrement sujettes aux dommages. Le toile subit alors des déformations et la peinture se détache. S'il s'agit d'une icône à la détrempe, des fissures apparaissent dans le panneau de bois, ce qui entraîne leur destruction, la formation de moisissures et la contamination fongique.

Nous recommandons toujours que les icônes soient placées à l'écart des appareils de chauffage et de la lumière directe du soleil. Après la restauration, nous conseillons vivement de placer l'icône dans un kiot pour la protéger.

Pour en savoir plus sur nos projets, ou pour faire restaurer votre icône, veuillez consulter notre page web.

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