Territoire d’un sens particulier (partie 1)

24 novembre 2020

soeur de charite

Sœur de la charité Julia Kostukévitch

Lors des excursions dédiées au 20e anniversaire du monastère Sainte Elisabeth, nous avons entendu des faits intéressants des personnes qui ont vu la naissance du monastère de leurs propres yeux. La première excursion a été dirigée par la sœur de charité Julia Kostukévitch.

Chaque jour pour une personne croyante peut être pascal parce qu’il y a toujours quelque chose à surmonter. Toujours! Le père spirituel de notre communauté, le père André, dit que les chrétiens ont beaucoup de joie. Ce n’est pas seulement parce que nous prions les saints et célébrons quotidiennement leur mémoire, mais aussi parce que nous avons vraiment beaucoup de chances pour la victoire! Je vais essayer de raconter ce que ma mémoire a retenu de l’historique de notre monastère.

«Il y avait là du sable et nous, nous avec nos rêves et espoirs...»

Cet endroit béni par Dieu où nous nous trouvons maintenant par la grâce Divine, était en fait un terrain vague, il y avait là du sable. Aussi, il y avait nous à cet endroit, nous avec nos rêves et espoirs. Pourtant, même dans nos rêves nous n’avons pas pu nous imaginer ce qui est apparu ici en réalité.

derriere les barreaux hopitalL’historique du monastère a commencé non pas par la clôture monastique, mais par les murs de l’hôpital psychiatrique. Ces murs ainsi que ce qui se passe derrière eux sont jusqu’à maintenant la racine de ce qui apparaît et croît ici.

Je voudrais vous demander de prier parfois pour cet hôpital, cet endroit de nombreuses souffrances, puisque les combats principaux ont été menés et continuent là-bas. Ce sont des combats pour l’âme humaine, pour la vie humaine, pour le cœur humain. Comme tous les combats, ceux-ci ne sont pas faciles et demandent des efforts outre mesure. Sans exagération.

priere hopital psychiatrique

«Une fois me suffira»

«Tout a commencé par le cœur souffrant des gens qui voulaient recevoir de l’aide Divine», nous dit le père spirituel du monastère, père André Léméchonok.

Je peux dire que tout a commencé par une initiative hardie et audacieuse du père André de proposer aux paroissiennes de la cathédrale Saints Pierre et Paul qu’il confessait, de rendre visite aux patients de l’un des services de l’Hôpital psychiatrique afin de leur parler de Dieu, de la confession et de la communion. Afin de leur parler de la vie.

pretre orthodoxe pere andre

Archiprêtre André Léméchonok

Novinki (un quartier de Minsk où se situe l’Hôpital psychiatrique) est un endroit de nombreuses souffrances. Au début de notre mission, c’était un endroit se retrouver dans lequel était considéré comme la fin de la vie, comme si avoir reçu une sentence de mort. Quand le père André m’a proposé d’aller à l’hôpital psychiatrique à Novinki, cela m’a paru très difficile, en plus que ce quartier était une banlieue lointaine de Minsk.

Imaginez-vous: le centre-ville, un office Divin orthodoxe, les gens qui prient et voici qu’on leur propose d’aller là où règne l’affliction, d’entrer dans l’impossible.

Je n’ai pas pu refuser au père André et j'ai seulement demandé: «Pour visiter qui?» Il a répondu: «Les narcomanes, les alcooliques, les bandits, les assassins...» – «Père, qui va m’accompagner?» – «J’irai avec toi une fois». J’ai alors pensé: «Une fois me suffira».

Débarquement spirituel

C’était en novembre 1996. Je me rappelle de cette beauté! Quelques prêtres orthodoxes partaient de la cathédrale: le père André Léméchonok, le père Vladimir Yerkovich, le père Anatole Soldatov. Je suis allée avec eux.

On se dirigeait à la première confession. On nous a ouvert les portes de l’hôpital. C’est là qu’ont commencé des miracles que j’ai défini comme un conte. Un conte parce que rien ne ressemblait à la vérité. La vérité humaine est logique, mais là aucune logique ne pouvait avoir lieu.

pretre hopital communionOn entrait dans tous les services. Mes mains et mes jambes tremblaient, je ne comprenais pas du tout ce que je pouvais dire à ces gens que je ne connaissais pas et qui allaient mal. Non seulement je ne les connaissais pas, mais même je n’avais aucune idée de la grandeur de leur affliction et douleur! Quelle parole pouvais-je trouver pour atténuer cette douleur? En ce temps-là, j’étais encore sur la voie de devenir pratiquante. La seule chose que j’ai faite, c’était de ne pas dire «non» à la demande du père spirituel.

On ressent ne pas être venu tout seul

Le miracle est que, même si les mains et les jambes tremblent, on s’avance et on appuie sur une sonnerie de la porte aux barreaux, on franchit le seuil et on oublie soi-même. L’impossible commence... Il y a beaucoup de personnes dans ce service-là qui sont dans un état horrible. On leur parle de Dieu et on leur fait un signe de la croix avec une main qui tremble. L’essentiel est qu’on commence à ressentir que ce n’est pas seulement moi qui leur parle, mais que la paix vient dans mon âme, viennent aussi des paroles qui ont une force et qui couvrent la situation. On ressent ne pas être venu tout seul. Le Christ est là, le Christ nous précède! Voilà donc Qui était tout d’abord venu dans ce service, et moi, j’étais venue avec.

Oui, voilà pourquoi il y avait des miracles. Les portes des services pour des patients graves s’ouvraient! Il était impossible de s’imaginer cela car cet hôpital n’était pas ouvert pour des visites.

sacrement malades

Vous savez, l’hôpital de Novinki est un endroit où la logique reste en dehors des murs et ne fonctionne pas du tout. C’est un endroit où il se passe quelque chose qui est hors de notre intelligence ou expérience. C’est alors pour la première fois que je me suis rendu compte que ce qui semblait impossible était possible pour Dieu. Ce n’était pas une expérience d’autrui, non pas de grands mots, mais ce qu’on a vécu dans cet endroit nous-même.

Cette étape, cette époque de transfiguration qui a commencé, elle ne peut pas entrer entièrement jusqu’à présent dans l’imagination, dans l’esprit, mais on est heureux de comprendre que cette réalité existe. Le jour de naissance de notre monastère je parle surtout de ses origines, c’est-à-dire de l’Hôpital psychiatrique de Novinki. Voici notre territoire d’un sens particulier.

«Vous serez sauvés par leurs prières»

Le père Nicolas Gourianov avait dit: «Vous serez sauvés par les prières de ces gens». Que signifient ces paroles? Je me pose cette question depuis vingt-trois ans déjà. Lorsque je viens à un service de l’hôpital, je vois à quel point ces gens ont du mal avec eux-mêmes. Quand les gens ont une maladie aiguë, mon cœur saigne puisqu’ils sont attachés à leurs lits. Soudain, l’homme pour qui se trouver dans un état furieux est devenu une norme de la vie, se montre favorable à écouter parler de la prière, il n’est pas contre de venir à la confession et de se repentir pour la première fois de sa vie! Et voici qu’il fait un signe de la croix et prononce les paroles de la prière: «Seigneur, aie pitié». C’est une très grande percée dans sa vie!

communion hopital

C’est ce que le père Nicolas avait probablement en vue. «Vous serez sauvés par leurs prières» signifie que l’homme avec les habitudes qui se sont enracinées en lui, qui sont devenues une norme, tout à coup se tourne vers Dieu et commence à dire des mots de prière. C’est pour cette percée que le Seigneur continue à créer ce que nous voyons ici. Et dans un très court délai.

La première église et les premières sœurs: naïveté, élan et appui du Seigneur

Au rez-de-chaussée d’un bâtiment de l’hôpital où se trouvait un centre de réadaptation médicale, il y a un petit local où le traitement par l’hypnose a parfois été pratiqué. On nous avait autorisé d’y placer une caisse qui servait d’autel et, tous les jeudis, nous étions venus nous-mêmes à la communion et, l'essentiel, nous avions amené à la liturgie et à la communion les patients du service que l’on visitait. C’était la première église sur le territoire de l’hôpital. Aujourd’hui, malheureusement, il n’y a pas d’église là.

Cet endroit est mon amour et mon chagrin, l’endroit d’affliction et l’endroit de joie, l’endroit de notre naissance.

soeur de charite hopital

Les personnes qui travaillaient dans les hôpitaux sont devenues les premières sœurs de la charité. La moniale Eupraxie, pendant sa vie laïque, a travaillé ici et c’est par son intermédiaire que l’on pouvait résoudre les questions liées à la confession et la communion des patients dans les services. La sœur Xénia Verbitskaya était un médecin à l’hôpital municipal № 2 de Minsk qui est devenu un autre lieu de notre ministère.

C’est à l’initiative de ces sœurs que le père André a répondu. Il a raconté que lors de son ordination, il a fait quelques vœux dans le sanctuaire. Le premier vœu était de toujours prononcer un sermon, le deuxième, c’était de ne jamais refuser une aide spirituelle à personne. Nous connaissons le père André comme ça. Quand, à la demande des sœurs, le père André est venu donner la communion aux malades, il a dit qu’il avait vu une immense mer d’âmes qui aspiraient à Dieu. Il a compris alors qu’il serait bien non seulement de parler de Dieu, mais aussi d’administrer des sacrements.

Notre premier atelier d'iconographie, avec de petites fenêtres, se trouvait au rez-de-chaussée. La plupart des icônes de l’église Saint Nicolas ont été peintes justement là. Le père Serge Nezhbort qui est maintenant le chef de cet atelier, n’était pas encore prêtre en ce temps-là, mais il faisait ses études à l’Académie des beaux-arts. Lui et ses amis ont déjà essayé leurs forces dans la peinture d’icônes. Là, ils passaient tout leur temps. Ainsi, ces deux endroits, l’église et l’atelier iconographique, ont sanctifié ce territoire où nous nous trouvons maintenant.

atelier icones

Le père Serge Nezhbort

C’était en 1996. Je me rappelle même des moments attendrissants. On était les premières hirondelles. En même temps, il y avait en cela une naïveté et un élan et le Seigneur nous aidait en tout.

Je me rappelle un soir, après une confession, pleins de joie on suivait avec père André un sentier pavé vers l’arrêt de bus. Un novembre froid, il faisait presque moins vingt. La barbe du père a gelé alors, mais la joie de la prière réchauffait. Tout se passait sur les ailes de la grâce! Quand les gens du service que l’on visite se repentent, c’est quelque chose de particulier. Nous savons qu’une personne qui se repent, c’est plus de joie dans le Ciel que pour quatre-vingt-dix-neuf justes. Il y avait de 20 à 30 personnes qui venaient à la confession dans le service.

Bénédiction pour le service et l’offrande du père Nicolas Gourianov

Le 7 décembre 1996, le jour de la mémoire de la sainte grande martyre Catherine, dans la cathédrale Saints Pierre et Paul, Son Eminence le Métropolite de Minsk et de Sloutsk, Monseigneur Philarète nous a consacrées au service de la charité. C’était un rite spécial. Chacune de nous est venue à l’ambon, le Métropolite a aspergé chacune de nous avec de l’eau bénite, a posé sa main sur nos têtes, a lu une prière et a prononcé une parole pour chacune de nous. On était vingt sœurs qui avons été bénies au service de Charité. C’était responsable et difficile, mais l’essentiel, je sentais que c’était pour toujours. Je me rappelle que quand il a posé sa main sur ma tête, j’ai senti que c’était une empreinte Divine.

communaute des soeurs de charité

Au printemps, nous sommes parties sur l’île où vivait le père Nicolas Gourianov. On était déjà quarante personnes environ, toutes en blanc. Il nous a rencontré avec ces paroles: «Les oiseaux célestes, d’où venez-vous? Les moniales en blanc. Les gens saints». En effet, nous ressemblions à des colombes. Je me rappelle cette rencontre et mon dialogue avec le père Nicolas. Il était déjà faible, il marchait avec peine et à sa porte d’entrée il parlait à chaque sœur. Il a béni chacune de nous et a dit les paroles pour tous les temps: «Vous serez sauvés par leurs prières». Il a dit aussi: «Vous allez bâtir des églises, un monastère et je vous y aiderai».

Il nous a donné cinq roubles: «Voici ma première contribution à la construction de votre église». C’était le seul billet de banque russe en ce temps-là sur lequel on pouvait voir une église en filigrane. On avait bien le sentiment que le premier pas a été fait.

Article de Vadim Yantchuk

À suivre...

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